A quoi sert la culpabilité ?

Si elle est toujours douloureuse, la culpabilité n’est pas forcément négative. C’est une émotion structurante, qui favorise l’empathie, et un repère utile entre le bien et le mal.

« La culpabilité est une expérience émotionnelle désagréable, caractérisée par un sentiment de tension, d’anxiété et d’agitation, écrit Laurent Bègue, psychologue social. Mais, bien avant de constituer une manifestation inadaptée, elle est un signe de bonne santé psychologique. » Elle nous signale que nous avons mal agi, transgressé nos valeurs, nos principes moraux.
Par exemple, je suis toujours en colère contre moi lorsque je m’énerve après une caissière du supermarché. J’avais le choix d’agir autrement, de faire preuve de patience ; et je n’aime ni perdre mon self-control, ni blesser les autres. Donc, je regrette les mots que j’ai eus. « Le souvenir des tourments qui accompagnent la culpabilité nous incite à être loyaux, à bien traiter les autres, humains ou animaux, confirme Laurent Bègue dans son essai. Elle nous rend plus empathiques, plus sensibles à leur souffrance, plus rapides à nous excuser. » Elle serait donc un utile garde-fou pour rester dans le droit chemin, une émotion structurante, garante de notre conscience du bien et du mal. Pourtant, nous le constatons dans la vie quotidienne, notre sentiment de culpabilité nous fait rarement avancer sur ces voies raisonnables et empathiques. Bien au contraire, il est souvent cause d’angoisses inutiles. D’autant que notre ressenti à lui seul ne nous permet pas de distinguer la culpabilité utile de son pendant destructeur.

 

Une émotion universelle

Il n’est pas question de valoriser l’absence totale de culpabilité, caractéristique du psychopathe, pour qui l’autre n’est qu’un objet. Selon le psychanalyste Jacques Lacan, comme la colère ou la joie, elle appartient aux affects les plus universels et les plus archaïques, ceux qui apparaissent de façon presque innée. D’après la psychanalyste Melanie Klein, l’une des principales spécialistes de la petite enfance, elle se manifeste dès les premiers mois de la vie et résulte de l’ambivalence des sentiments éprouvés pour la mère : l’enfant s’en veut de détester cet être par ailleurs adoré.

En raison de nos tendances à nous perdre entre réalité et imaginaire, nous sommes tous condamnés à la culpabilité, y compris pour des actes que nous ne commettrons jamais (tuer notre père, notre mère, les voisins ou les collègues de bureau qui nous dérangent), y compris en prêtant aux autres des sentiments qu’ils n’éprouvent peutêtre pas. Une vision de nous-même trop idéalisée nous pousse aussi à ressentir nos échecs comme des fautes morales : « Je m’en veux, car je ne suis pas aussi bien que je le devrais. » Pire : nous pouvons être torturés par une culpabilité inconsciente que nous ne percevons pas, mais qui nous entraîne vers des conduites d’échecs ou qui nous rend malades. Pas question, dans l’affaire, de compter sur le surmoi, la conscience morale intériorisée, pour servir de repère. En effet, généralement trop sévère, il nous demande toujours plus – « Renonce à tes plaisirs », « Pense aux autres avant de penser à toi », « Tu aurais dû réussir beaucoup mieux », « Tu te complais dans ta médiocrité », etc.

Selon Jacques Lacan, certains d’entre nous vont jusqu’à commettre des petits délits (griller un feu rouge, voler au supermarché…) pour avoir enfin une bonne raison de se sentir fautifs. Et la preuve a contrario existe. La culpabilité est si prompte à surgir en chacun de nous que la culpabilisation est l’un de nos meilleurs outils pour influencer l’autre et l’amener à agir comme nous le souhaitons : « Tu n’as le temps de venir me voir ? Ce n’est pas grave. Tu viendras quand je serais morte », soupire cette grandmère à l’adresse de sa petite-fille.

 

Un sentiment trompeur

Pour autant, s’estimer coupable ne prouve jamais que ce soit justifié. Entre la culpabilité selon le droit et celle ressentie se tient un monde. Pour preuve, la fameuse culpabilité du survivant : « Je suis vivant alors que tous les autres passagers de l’avion ont péri », « Je suis en pleine santé alors que mon enfant est malade ». La mère qui confie son bébé à une nounou pour aller au cinéma se sent parfois plus mal que l’automobiliste qui a accidentellement renversé un piéton ou que le tueur en série qui a égorgé cinquante femmes.

Pourquoi cette palette de ressentis devant l’action ? Parce que rien n’est plus compliqué que de délimiter la frontière qui sépare bonnes et mauvaises conduites. Ainsi, selon le philosophe Emmanuel Kant, le mensonge est toujours un mal. Or, mentir pour sauver des innocents, comme l’ont fait les Justes pendant la Seconde Guerre mondiale, n’était-il pas au contraire un acte respectable ? Et nous aimons croire qu’une partie de ceux qui se sont empressés de collaborer ont été torturés par la culpabilité. D’ailleurs, se comporter en accord avec la loi ne nous protège même pas du malaise intérieur, physique, de cette boule dans la gorge que crée ce sentiment.

Un épisode de la série télévisée The Closer : L.A. enquêtes prioritaires en donne un parfait exemple. La chef Brenda Leigh Johnson est rongée par la culpabilité alors qu’elle provoque les aveux d’une jeune femme enceinte qui a assassiné toute une famille en croyant protéger le père de son enfant. Elle a arrêté une meurtrière, mais doit désormais assumer la responsabilité de faire naître en prison un bébé qui sera ensuite arraché à sa mère et confi é aux services sociaux. Il s’agit bien sûr d’une fi ction, mais tous, nous devons quotidiennement nous arranger de dilemmes de ce genre. Sans disposer d’autres repères que notre conscience, notre idée du bien et du mal.

Nous nous sentons coupables de partir en hôtel club à Punta Cana au lieu de passer toutes les vacances en Lozère avec notre mère malade. Mais nous le faisons quand même, allant parfois jusqu’à nous autopunir en nous interdisant de profiter de ce moment de détente. Pensons aussi à l’histoire classique de l’homme qui fait attendre sa maîtresse pendant des années en lui jurant qu’il va quitter sa femme. Mais pas maintenant, car il se sent mal à la simple évocation d’un départ du domicile conjugal : l’épouse, fragilisée, a trop besoin de lui… Sa culpabilité lui simplifie l’existence et lui épargne une remise en cause de sa façon de vivre.

Lacan affirme que la seule chose dont nous puissions être coupables est de ne pas assumer nos désirs, d’être « moralement lâches ». Il ne parle pas de lubies ou de pulsions sexuelles à assouvir sur-le-champ, encore moins de tendances criminelles ou perverses, mais de la force vitale qui mène notre existence. C’est, par exemple, le désir de peindre ou d’écrire qui pousse les artistes à créer en dépit de la faim ou de la pauvreté. Plus quotidiennement, c’est l’envie d’être autonome, d’exercer un métier qui nous plaît, de disposer de notre temps, d’aimer qui nous voulons – au-delà des critiques de l’entourage. C’est dire que la sortie de la culpabilité passe par la connaissance de soi, et par la reconnaissance de nos véritables désirs et éventuelles erreurs. Par notre aptitude à affi rmer « Je veux », « J’assume ». Par l’acceptation de notre responsabilité face à nos aspirations et à nos actes. Plus nous essayons de fuir les aspects sombres ou socialement incorrects de notre ego, plus nous nous enfonçons dans la culpabilité.

 

Culpabilité, honte, embarras

La culpabilité résulte de la transgression, réelle ou imaginaire, d’une règle morale (faire souffrir, mentir, tromper, voler, tuer…). Elle concerne notre rapport à la loi. Lorsque nous nous sentons coupables, nous essayons de réparer. La honte est liée à la peur du rejet social, de l’exclusion. Elle résulte du sentiment d’être indigne, inférieur aux autres (parce que l’on est dans la misère, analphabète, inculte…). Nous la ressentons si nous portons des vêtements banals lors d’une soirée huppée, ou quand, chômeurs, nous sommes entourés de gens qui travaillent, par exemple. Elle nous donne envie de fuir, de nous cacher. L’embarras surgit quand nous contrevenons aux conventions, aux règles du savoir-vivre (ne pas roter, péter, se promener la braguette ouverte ou se gratter les fesses en public, etc.). Embarrassés par les gargouillis intempestifs de notre ventre, nous nous excusons.

 

Isabelle Taubes –décembre 2011- PSYCHOLOGIE Magazine
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