Réincarnation, la croyance qui (re)monte

Des chercheurs s’interrogent sur les cas d’enfants “réincarnés”. Les thérapies visant à explorer nos vies antérieures se multiplient… Superstition, ou parade contre l’angoisse de la fin du moi ?

 



Il n’est pas plus surprenant d’être né deux fois qu’une, disait déjà Voltaire… Pourquoi dans notre monde « moderne », la question de la réincarnation, l’une des plus vieilles croyances de notre planète, est-elle toujours de mise ? La mode du bouddhisme avec son cortège de philosophies orientales ? L’expression d’un désarroi dans une société de plus en plus morcelée ? Face à un avenir moins brillant qu’on nous l’a promis, une façon de se rassurer sur le long terme ?

Les enfants s’en souviennent

La réincarnation est un concept si éloigné de la civilisation occidentale que, pour la science, il ne s’agit que d’une « pure superstition ». Pourtant, des événements laisseraient penser que, au-delà des convictions personnelles ou culturelles, il y a peut-être une part de vérité, qui sort de la bouche des enfants ! Le plus célèbre d’entre eux est sans doute l’actuel dalaï-lama. En 1936, à la mort du treizième du nom, les moines se sont rendus dans une province perdue sur les indications fournies par les augures. Ils ont rencontré un garçon qui les a immédiatement reconnus et s’est mis à parler leur langue alors que, dans son village, personne ne l’utilisait. L’enfant portait les huit distinctions physiques des grands chefs religieux et a su reconnaître les objets qui lui auraient appartenu dans sa vie précédente…

En Inde, c’est presque une tradition : entre 2 et 4 ans, un enfant commence à parler à ses parents d’une vie qu’il a menée en un autre lieu. Il est très attiré par les événements de ce passé et insiste pour retourner dans la famille où il prétend avoir vécu. Ian Stevenson, professeur de psychiatrie à l’université de Virginie et spécialiste mondial des « enfants réincarnés », a recensé quelque 14 000 cas curieux et publié des rapports d’enquête sur des centaines d’entre eux. « Un petit garçon de 4 ans habitait dans un village près de Beyrouth, raconte-t-il. Il avait réussi à donner, entre autres, le nom de sa famille précédente, une liste de soixante-dix détails exacts la concernant et… les derniers mots du défunt ! » Preuve de la réincarnation ? « Pas forcément, répond Ian Stevenson. Pour moi, même un cas aussi fort n’est pas parfait. Je préfère dire que mon travail suggère l’existence des vies antérieures plutôt qu’il ne la prouve. »

Le psychiatre a publié le résultat de trente ans de recherches sur les « marques de naissance » — la version grand public vient d’être publiée en français sous le titre Réincarnation et biologie (Dervy). Il y décrit, par exemple, le cas d’un jeune Indien né avec une malformation de la main, racontant spontanément que, au cours de sa vie précédente, une machine agricole lui avait coupé les doigts, donnant le lieu, l’époque. Une enquête a retrouvé trace de l’événement.

Des cas uniquement asiatiques ? Non. Sur Internet, Wendi, une jeune Américaine qui ne croyait pas à la réincarnation, a raconté que son fils de 3 ans avait peur des vagues. En vacances à Hawaii, il refusait de se baigner mais adorait jouer sur le sable. « Un jour, nous sommes allés sur la plage des surfeurs, a-t-elle expliqué. Il m’a dit : “Quand j’étais grand, j’ai fait du surf ici, je suis tombé dans l’eau, je me suis transformé en oiseau de Dieu et me suis envolé. Après, je suis revenu.” A partir de ce moment, il n’a plus eu peur des vagues et s’est baigné. »

Une croyance devenue outil thérapeutique

Retrouver des bribes de vies passées aurait-il un pouvoir guérisseur ? C’est ce qu’affirment les thérapeutes qui utilisent la sophrologie ou la relaxation active pour explorer les épisodes traumatisants de nos vies antérieures. Aux Etats-Unis, la « karma thérapie » est passée au troisième rang des thérapies alternatives, après les traitements antitabac et les cures d’amaigrissement…

La pratique n’est pas nouvelle, mais elle a souvent été tournée en dérision par les médias, qui se sont gaussés du « retour à la vie » de centaines de Napoléon ou Marie-Antoinette… « Dans les milliers de cas que j’ai traités, je n’ai jamais eu Napoléon, Marie-Antoinette, ni même Cléopâtre ! explique Gilles Guattari, psychothérapeute. Ce sont des gens simples qui reviennent à la mémoire : un marchand, un soldat, un enfant, un prêtre…»

Le thérapeute a totalisé plus de huit mille séances et formé quelques dizaines de praticiens à sa propre technique « d’expansion de conscience ».

« Lorsqu’il y a guérison, les symptômes ne réapparaissent pas ailleurs et le rééquilibrage est durable, assure-t-il. Affirmer qu’ils se reproduisent ici ou là est une idée sans fondement. Mais la capacité de guérison de cette technique a de quoi déranger. » Et de raconter le cas d’Alain, journaliste. A la suite d’un grave accident de voiture, il était sous l’emprise d’une angoisse aiguë et souffrait d’une polyarthrite qui empêchait tout mouvement de ses bras. Au cours d’une séance, il se retrouve dans la peau d’un paysan du Moyen Age. Le prévôt vient lui réclamer son impôt. Pris de colère, il se révolte, le fait tomber et le tue. Condamné, il subit le supplice de la roue. « Nous avons travaillé sur cette séquence, explique Gilles Guattari. Lorsque cet homme a réussi à comprendre les liens entre le passé et le présent, l’angoisse a disparu. Et la polyarthrite aussi… »

Peut-on vraiment parler de vies passées ? « Impossible à dire, répond le psychothérapeute. Tous les psys savent qu’il peut exister une vision intérieure plus vraie que nature sans qu’il y ait jamais eu la moindre réalité physique. Ce dont on est sûr, c’est que, outre les résultats, ce processus ouvre la conscience sur une vision globale de la vie, une vision d’unification. C’est ce que l’on appelle la cohérence. Et c’est probablement l’une des qualités dont nous avons le plus besoin aujourd’hui. »

 

La montée de l’individualisme

L’histoire de la réincarnation correspond à un changement majeur : la montée de l’individualisme, de la personne comme unité psychologiquement autonome, contenue dans des limites étanches et stables. Auparavant, l’individu était essentiellement perçu comme un point de convergence dans un réseau d’énergies psychiques relié verticalement aux ancêtres et horizontalement à la communauté. Il n’était qu’une manifestation d’un psychisme collectif. Avec le temps, il a acquis sa propre autonomie, sa propre identité. Processus qui s’est accéléré ces vingt dernières années. Cette poussée de l’individualisation s’accompagne d’une angoisse existentielle face à la mort, à la disparition du moi…

La résolution de cette énigme semble nous échapper. Menons-nous une ou plusieurs vies ? Tout dépend sans doute si l’on se situe dans le temps ou hors de lui. Notre plus grande part se trouve emportée par l’irrésistible fleuve chronologique. La sagesse nous suggère de ne pas trop nous en émouvoir et de contempler le spectacle, avec compassion et… humour.

Histoire

De l’humanité
Si le terme « réincarnation » a été créé en 1857 par Allan Kardec, le fondateur du spiritisme, cette hypothèse remonte à l’aube de l’humanité. Elle traverse les religions animistes, chamaniques ou primitives sous la forme de « transmigration des âmes » : il faut mener une vie pure pour ne pas renaître dans un corps d’animal. Elle se retrouve dans diverses cultures – la « métempsycose » (animation en succession) pour les Grecs. Elle apparaît dans la plupart des religions orientales, avec des différences. Pour les bouddhistes, nous n’avons pas d’âme personnelle : le moi est une pure illusion.
Officiellement, l’islam rejette cette idée. Selon certains chefs religieux, il serait plus juste de dire qu’elle laisse le libre arbitre aux lecteurs des textes sacrés. Dans le judaïsme, les textes de la kabbale parlent du « gilgul » (transmigration) et de « teshouva » (retour), une nouvelle chance donnée par Dieu. Pour les chrétiens, la métempsycose a été condamnée en 553, au concile œcuménique de Constantinople, pour défendre l’originalité de la résurrection.

L’avis du spécialiste

Marc de Smedt : « Croire en la réincarnation aide à lutter contre l’angoisse de la mort du moi »
Marc de Smedt, directeur du magazine Nouvelles Clés et directeur de la collection Essais clés chez Albin Michel, a publié Enquête sur la réincarnation”(Albin Michel, 2001), un ouvrage collectif.

Que vous a appris cette enquête ?
J’ai été étonné de découvrir que l’idée de réincarnation est répandue dans autant de traditions. Même pour le rabbin Adin Steinsaltz, kabbaliste de renommée mondiale, il y a possibilité de retour des âmes. Et je concède que certains cas – notamment les « enfants réincarnés » – sont troublants. Il y a là des phénomènes étranges même si l’on tente d’expliquer les « souvenirs de vies antérieures » par la génétique, ou une perception très fine. Cela dit, il faut garder les pieds sur terre.

Comment expliquer cet intérêt pour la réincarnation ?
Par la peur de se perdre dans l’inconnu, pour lutter contre la peur de la mort, notamment celle du moi. Le poids des dogmes de l’Eglise catholique a presque disparu, et le brassage des cultures donne accès aux croyances qui font partie du patrimoine de l’humanité. C’est une histoire d’ego : croire que notre moi peut se perpétuer d’une vie à l’autre est un piège pour l’ego.

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Un Suisse sur cinq souffre de douleurs chroniques

Elles vous accompagnent chaque jour, comme une vieille ennemie qui s’accroche malgré vos efforts pour l’éloigner. Elles s’installent, prennent leurs aises, vous obligent à modifier votre vie professionnelle et vos habitudes quotidiennes. C’est une réalité: les douleurs chroniques prennent une grande place dans la vie de ceux qui en souffrent. Un mal d’autant plus difficile à supporter qu’il est souvent mal compris par l’entourage, qui peine à se rendre compte des difficultés que cela représente. Il faut dire que les douleurs chroniques sont toujours complexes. Médicalement parlant, elles se définissent comme des douleurs qui, quels que soient leurs intensités, localisations et mécanismes, persistent au-delà du temps normal de réparation d’un tissu lésé. Elles ne répondent pas aux traitements antalgiques classiques et impactent fortement la vie quotidienne et le moral des patients. La plupart du temps, aucune lésion n’est visible sur les examens cliniques. Pourtant, la douleur, elle, est bien là.

Des modifications au niveau cérébral

«C’est dans ta tête», une phrase que les personnes qui souffrent de douleurs chroniques entendent (trop) souvent. «C’est effectivement entre autres au niveau du cerveau que cela se passe, mais il est primordial d’expliquer aux gens de quelle manière, souligne la Dre Valérie Piguet, responsable du Centre multidisciplinaire de la douleur aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Lorsqu’on souffre d’une douleur aiguë, les tissus lésés libèrent différentes substances, qui vont stimuler les nerfs périphériques et activer certaines zones cérébrales. Or, dans le cas d’une douleur chronique, ce phénomène perdure même après la guérison de la lésion. Cela entraîne des modifications au niveau de la moelle épinière, mais aussi dans le cerveau, au niveau des structures neurologiques qui gèrent la douleur.»Certaines opérations, comme les mastectomies ou les prothèses du genou, sont connues pour entraîner parfois des douleurs chroniques post-opératoires. Dans des cas particuliers, comme celui de la fibromyalgie, des modifications du système nerveux se mettent en route sans élément déclencheur apparent. «On ne connaît pas encore tous les mécanismes qui entrent en ligne de compte. Par conséquent, la recherche tente actuellement de mieux identifier les facteurs de risque du développement des douleurs chroniques. On sait par exemple que le patrimoine génétique peut jouer un rôle, tout comme l’aspect émotionnel (antécédents anxieux ou dépressifs) et l’âge du patient», remarque la Pre Isabelle Decosterd, directrice du Centre d’antalgie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et professeure associée à la faculté de biologie et médecine de l’UNIL. Plus ces facteurs seront connus, plus ils permettront d’adapter individuellement le traitement et améliorer son efficacité.

Pas de «pilule miracle»

Pour traiter les douleurs chroniques, le chemin est souvent complexe et éprouvant. Il est très rare qu’un seul médicament parvienne à résoudre le problème. «Dans les centres de la douleur, les patients sont pris en charge de manière à la fois multimodale et multidisciplinaire, détaille la Dre Valérie Piguet. Comme les quatre pieds d’une table, nous avons besoin de quatre approches complémentaires pour avancer: l’approche purement médicale (opération, médicaments, etc.), l’approche physique, l’approche psychologique et le renforcement des ressources personnelles.»Au-delà des traitements médicamenteux, les personnes sont donc encouragées à bouger. Adaptées à leur douleur, différentes activités qui favorisent le mouvement sont proposées (comme la physiothérapie, le yoga, des séances d’exercices en piscine, etc.).
L’aspect psychologique est également fondamental. Plus les pensées négatives sont nombreuses, plus la porte est ouverte aux douleurs. Certaines techniques permettent d’apprendre à se «décentrer» afin de reléguer les douleurs au deuxième plan. C’est notamment le propre de l’hypnose ou de la méditation, qui permettent d’atténuer le caractère désagréable de la douleur. Mais attention: il est primordial de s’initier à ces méthodes en étant accompagné de personnes formées et reconnues. «L’autohypnose a l’avantage de rendre le patient actif dans son traitement, souligne la Pre Decosterd. Ce qui permet de reprendre la main face à sa douleur.» Ce renforcement des ressources personnelles fait partie intégrante du traitement. Grâce aux nombreux outils qui leur sont proposés, les patients apprennent petit à petit à repérer ce qui leur convient le mieux et leur fait du bien pour en faire une force. S’il n’est pas toujours possible d’éliminer complètement les douleurs chroniques, ce processus permet d’améliorer nettement la qualité de vie des nombreuses personnes qui souffrent chaque jour.
Aude Raimondi

Douleurs chroniques: quand faut-il consulter?

«Les personnes concernées par des douleurs chroniques viennent consulter en moyenne après cinq ans de souffrance, se désole la Dre Valérie Piguet, responsable du Centre multidisciplinaire de la douleur aux HUG. Or, si après trois à six mois de douleurs, vous ne constatez pas de réponse aux traitements habituels, il ne faut pas hésiter à consulter.» Le mieux est d’en parler d’abord à votre médecin traitant. En fonction de la situation, il pourra vous diriger vers le centre de la douleur de votre région. Ces centres ont l’avantage de regrouper de nombreux spécialistes aux disciplines variées, qui peuvent adapter la prise en charge en fonction des besoins spécifiques. De plus, les centres universitaires des HUG et du CHUV ont une mission d’enseignement et de recherche qui
permet de former des jeunes médecins et de faire progresser la connaissance dans le domaine des douleurs chroniques.

Dimanche, 25 février 2018

 

« Comme un bouton reset » : nous avons assisté à une séance d’hypnose pour traiter la douleur chronique chez l’enfant

Mathis* a 8 ans. Depuis quelques temps, il souffre de migraines qui reviennent régulièrement. Surtout avant l’heure de la cantine ou du coucher. Inquiets, ses parents se sont tournés vers l’hôpital pédiatrique Robert Debré, dans le XIXe arrondissement de Paris. L’élève en CM2 a d’abord consulté un médecin spécialiste de la douleur, Maxime Goirand : « à chaque patient, j’essaie de déterminer à quel point les émotions peuvent interagir avec la souffrance physique », nous explique le médecin, au détour d’une consultation. Ce dernier a pris la décision d’orienter Mathis vers sa collègue, Margaux Bienvenu.

Depuis dix ans, cette dernière adopte dans cet hôpital soit la casquette de psychologue, soit celle d’hypnothérapeute. La professionnelle accueille environ deux tiers des petits patients qui viennent en consultation antidouleur. Celles-ci sont le plus souvent chroniques, comme des migraines, des céphalées, des lombalgies ou encore des douleurs abdominales.

 

Des angoisses à cerner

Mathis, lui, vient la voir pour la première fois pour une séance d’hypnose. S’il est pris en charge par cette professionnelle, c’est parce que la fréquence de ses migraines pourrait en fait provenir de la séparation de ses parents, qu’il a du mal à gérer. Il habite d’une semaine à l’autre chez son père, ou sa mère. Les sources de ses angoisses, qui semblent entre autre être liées à l’éloignement, lui compliquent la vie. Ce rendez-vous d’environ quarante-cinq minutes doit l’aider à prendre du recul sur ses émotions et à les apaiser.

Installé sur une chaise, face au bureau de l’hypnothérapeute, Mathis semble plutôt serein. Il répond avec calme à chaque question de Margaux Bienvenu, qui revient sur ce qui peut le mettre dans des situations de stress au quotidien. Depuis sa première consultation au service antidouleur de l’hôpital il y a quelques semaines, il a déjà beaucoup moins de maux de tête, annonce-t-il timidement. « Je pense que je suis moins stressé. Mes parents m’ont dit que ça ne servait à rien de m’angoisser. »

 

Incursion dans « la salle des machines »

Une quinzaine de minutes plus tard, le voilà installé dans un immense fauteuil en cuir noir dans lequel il disparaît presque, les jambes allongées sur un repose-pieds assorti à l’assise. Avec une voix douce et enveloppante, la psychologue lui demande d’imaginer un endroit dans lequel il se sent bien. Très vite, un sourire se dessine sur le visage de l’enfant qui garde les yeux fermés. Il est prêt pour la séance d’hypnose.

L’heure est venue d’entrer « dans la salle des machines », dans les engrenages de son cerveau. « Tu sais, notre cerveau est un peu comme une salle des machines qui contrôle tout le corps, lui explique la professionnelle, assise à ses côtés. Et comme parfois il y a un peu trop de bonshommes de stress en toi, on pourrait aller voir un peu ce qu’il se passe dans cette salle des machines. Parce que c’est toi le commandant. Et peut-être qu’on pourrait libérer un peu plus de bonshommes de détente, de sécurité… » Pour réaliser un tel chantier, Mathis doit imaginer et décrire les bonshommes qui peuplent son cerveau et les dessiner sur une feuille, depuis son fauteuil. Un à un, les bonshommes de stress, de nausée, de tournis, de détente et de sécurité apparaissent. Dessinés pratiquement d’un seul trait de crayon, certains brandissent un bras, d’autres prennent deux fois plus de place que leurs voisins.

Le dessin terminé, l’enfant peut se réinstaller confortablement dans son fauteuil, où il doit, afin de se replonger dans un état d’hypnose, fixer un point sur le mur face à lui et réguler sa respiration, tout doucement, encouragé par Margaux Bienvenu. « C’est très, très bien. Tu vas pouvoir allonger la respiration pour faire venir… le bruit des vagues », lui annonce-t-elle. L’inspiration devient profonde et lente, l’expiration libératrice. Une courte pause est observée entre les deux mouvements d’air. « C’est le moment où la vague s’arrête sur le sable avant de repartir. » En quelque secondes, Mathis baille à plusieurs reprises et est si détendu qu’il semble lutter contre le sommeil.

Il est temps de retourner dans la salle des machines, accompagné des mots rassurants de la spécialiste, et de libérer, grâce à un levier, beaucoup de bonshommes de détente et de sécurité. Leur effectif semblait en effet déséquilibré aux yeux de l’hypnothérapeute, comparé aux bonshommes de stress. Mission accomplie. « Tous ces bonshommes-là vont continuer de t’accompagner tous les jours de ta vie et vont continuer de t’apporter plein de bonnes choses », lui raconte sa copilote.

 

Des effets immédiats

Une fois sorti de ce rêve éveillé, Mathis semble heureux et détendu. Il nous dit avoir apprécié ce voyage imaginaire, même si visualiser tout ce que décrivait sa copilote n’était pas toujours évident. « Je me sens détendu à 7/10, contre 4/10 avant », annonce-t-il fièrement. Son père, qui le rejoint à la fin de la séance, a, lui, l’air rassuré. « Je ne connaissais pas l’hypnose médicale auparavant. Mais lorsqu’on a compris que tous ses maux venaient surtout de ses craintes, de ses angoisses, on s’est dit que ça ne pouvait que l’aider. »

Le cas de figure est le même pour la maman d’Audrey*, 12 ans, que nous avons pu rencontrer à notre arrivée dans le service antidouleur. Sa fille, elle aussi atteinte de migraines récurrentes, venait de suivre une séance avec Margaux Bienvenu. « J’ai dû fixer un endroit et je ne voyais plus rien autour de moi, ça bougeait. C’était particulier », décrit-elle. « Avant j’étais plutôt stressée et là j’ai l’impression de recommencer à zéro. C’est comme un bouton Reset. »

La métaphore, une technique couramment utilisée en hypnose

Une fois ses petits patients partis, Margaux Bienvenu nous indique souvent utiliser, lors de ses consultations, la technique de la métaphore. Celle des vagues, qui accompagne la respiration, et de la salle des machines sont d’ailleurs assez courantes. « Mais j’invente aussi beaucoup d’histoires en m’adaptant à chaque enfant », note-t-elle. « Le but, c’est qu’une fois qu’il a compris comment ça marche, il peut utiliser la technique tout seul et imaginer de nouvelles métaphores. »

Car chaque cas est différent, tout comme l’attention des enfants. « Il y a des enfants qui vont un peu être agités, mais ils entrent quand même dans l’histoire. Ils font comme des allers-retours entre leur imaginaire et l’instant présent. Généralement, dès 8 ans, les enfants peuvent fermer les yeux et moins bouger. » L’hypnose est accessible aux enfants à partir de six ans. Avant cet âge, des techniques de distraction, sous forme de jeux, peuvent leur être proposées.

 

Une demande grandissante

A l’hôpital, le suivi psychologique lié aux douleurs chroniques se fait sur une durée moyenne de 3 à 6 mois. « Si c’est du long terme, je les oriente vers l’extérieur, vers d’autres thérapeutes, indique Margaux Bienvenu. Ici on ne peut pas faire de suivi au long cours car la demande est trop forte. »

Depuis les années 2000 en effet, Margaux Bienvenu observe un engouement croissant pour la pratique de l’hypnose en milieu hospitalier. De plus en plus d’infirmières sont formées à cette discipline pour intervenir auprès de patients hospitalisés. Elle-même d’ailleurs est formatrice. Elle est aussi amenée, lors de soins douloureux à l’hôpital, à intervenir pour aider un patient à appréhender la douleur. « Je pense que ce succès de l’hypnose vient en partie des recommandations faites par le ministère de la Santé pour l’utilisation des approches non médicamenteuses, analyse-t-elle. Car le résultat, ce sont des patients qui consomment moins de médicaments, qui sont plus autonomes, davantage gestionnaires de leur santé et qui se remettent plus vite. Donc ça coûte moins cher à la collectivité et chacun y trouve son compte ! »

 

* Les prénoms des enfants ont été changés.

 

Pour en finir avec les traumas du passé

Un homme se suicide au gaz. Sa petite-fille, à qui on n’a rien raconté, souffre de bronchite asthmatiforme. Quand un trauma n’est pas digéré, il peut ressortir des générations après, explique dans son livre Thierry Gaillard. Voyage en psychologie trans-générationnelle.

Vous êtes terriblement angoissé-e, maladivement distrait-e, volage chronique ou sombre à vous pendre dès que le ciel est plombé? Vous pensez que ces troubles sont de votre seule et unique responsabilité? Vous avez sans doute tort, avance Thierry Gaillard, psychologue genevois spécialisé dans les héritages transgénérationnels.

La cause de vos tourments peut être liée à des épisodes vécus par vos aïeux et transmis à la postérité car restés secrets ou, en tout cas, non digérés. Comme des histoires inachevées. La solution? Repérer ces épisodes, les analyser et les intégrer. Car la parole permet au symptôme de devenir un symbole et d’être classé, tel un dossier du passé.

Rencontre avec un enquêteur des origines et l’auteur du livre Intégrer ses héritages transgénérationnels, qui vient de paraître dans une édition augmentée cet automne.

Le Temps: Une faute commise par un ancêtre et non digérée peut, dites-vous, avoir de lourdes conséquences sur sa descendance, comme des somatisations ou des passages à l’acte. Comment expliquez-vous cette transmission inconsciente?

Thierry Gaillard: C’est finalement assez simple. Imaginez qu’une femme vole un sac à main contenant des objets précieux dans sa jeunesse et n’arrive pas à surmonter sa culpabilité. Au fil des années, elle va développer un comportement particulier en lien avec cet événement, comme faire des dons ou se justifier sans cesse de ne pas avoir volé quelque chose qui aurait disparu dans la maison, etc. Ses enfants vont grandir en sentant confusément qu’il y a un nœud autour de la question du vol et peut-être déjà développer des troubles en résonance. Pour Françoise Dolto et Serge Tisseron, ce qui est névrose à la deuxième génération peut devenir psychose à la troisième et provoquer des passages à l’acte violents ou des symptômes dits psychotiques. Voilà en tout cas comment, par les non-dits et un comportement particulier, opère la transmission inconsciente.

 

                                                          Thierry Gaillard

Dans votre ouvrage, vous en donnez plusieurs illustrations troublantes, dont celle de cette petite fille qui somatise le suicide de son grand-père resté secret…

Oui, cet exemple est parlant, car c’est le corps qui s’exprime. Salomon Sellam, le fondateur de la psychosomatique clinique et humaniste, raconte qu’il a reçu en consultation une petite fille âgée de 6 ans qui présentait des symptômes de bronchite asthmatiforme. Venu avec sa fillette, le père explique comment son propre père s’est suicidé au gaz lorsque lui-même avait 7 ans. En racontant ce drame, le père est bouleversé, il se met à suer et à trembler. Visiblement, il n’a pas fait son deuil et la fillette est l’héritière involontaire de cette histoire en souffrance.

Une fois que ce trauma a été mis à plat, l’enfant a-t-elle été guérie?

Absolument. Une fois que le tabou est tombé, que le père a parlé, les traitements ont mieux fonctionné et, au bout de six mois, les médicaments ont pu être arrêtés progressivement. Voilà pourquoi Goethe disait: «Ce que tu as hérité de tes aïeux, acquiers-le pour le posséder.» Autrement dit, pour ne pas être possédé par cet héritage inconscient, il faut le débusquer et se l’approprier.

 

Au-delà de la vérité historique, ce qui m’importe, c’est que le patient trouve un sens, une explication personnelle à ce qu’il vit et qu’il fasse la paix avec ses héritages inconscients

Thierry Gaillard

Et ce qui est vrai pour le contexte familial l’est aussi au niveau de tout un peuple, écrivez-vous. Des exemples?

Il y en a une multitude, je ne cite que quelques cas dans mon livre. Celui, notamment, des famines aux Pays-Bas, dans lequel l’épigénétique est venue confirmer une intuition transgénérationnelle. Il est prouvé que les Hollandais nés de parents ayant souffert de la famine de 1943 et 1944 sont sensiblement plus obèses que leurs concitoyens. C’est typiquement un cas d’héritage, car ces êtres ressentent le manque dont leurs ancêtres ont souffert alors que les conditions de vie actuelles l’ont éradiqué. La psychologue Anne Ancelin Schützenberger raconte aussi l’histoire d’une famille arménienne dont la lignée féminine a été traumatisée par le génocide de 1915. Dans cette famille, une femme a été choquée par le spectacle des têtes coupées de ses sœurs et de sa mère. Trois générations plus tard, deux sœurs donnent naissance à des enfants ayant un grave problème à la tête. Et la plupart des femmes de cette lignée sont coiffeuses. Comme pour réparer les têtes coupées… Quand un trauma n’est pas intégré, il ne cesse de ressortir sous différents aspects.

Certains patients n’ont plus leurs parents et ne peuvent donc pas obtenir des réponses factuelles concernant leurs antécédents. Que faites-vous pour les apaiser quand la vérité ne peut plus éclater?

Nous partons toujours d’une problématique actuelle, car le passé non intégré est là, derrière les symptômes. L’analyse de sa dimension inconsciente procède par associations d’idées, par insights, sortes d’éclairs de réminiscence. Lorsqu’un patient vient me voir avec un trouble récurrent, nous dessinons un arbre généalogique et notons à côté de chaque membre de la famille tout ce que mon patient sait sur cet aïeul. Cette mise à plat visuelle est déjà souvent très parlante. Ce n’est pas le passé lui-même qui fait mal, ce sont ses conséquences inconscientes. Autrement dit, au-delà de la vérité historique, ce qui m’importe, c’est que le patient trouve un sens, une explication personnelle à ce qu’il vit et qu’il fasse la paix avec ses héritages inconscients.

 

Sinon, face aux casseroles dont il hérite, le sujet développe des solutions bancales ou des refuges imparfaits, dites-vous. Comme la «nécessité transférentielle» ou, à l’opposé, la «persona». De quoi s’agit-il?

La nécessité transférentielle est une technique qui consiste à rejouer sans cesse les histoires non terminées. Une mère consulte pour un enfant tyran et il s’avère que, petite, elle a été tyrannisée par son frère plus âgé qu’elle. Elle prend alors conscience qu’elle projette sur son enfant le rapport de forces qu’elle n’avait pas intégré. A l’opposé, un sujet parasité peut renforcer sa «persona». C’est-à-dire porter un masque pour se couper de la part blessée. Ce refuge, qui met à distance la situation oppressante, peut donner des êtres très adaptés socialement, mais c’est une adaptation superficielle. Ces personnes ne sont pas reliées avec leur être profond et sont susceptibles de faire une dépression qui les obligera à renouer avec elles-mêmes.

La parole, qui donne un sens aux événements du passé, a un effet extrêmement puissant et libérateur

Thierry Gaillard

Vous détaillez le vécu de nombreuses célébrités à la généalogie compliquée comme Jack Nicholson, Hergé ou Rilke – le poète se déguisait régulièrement en fille pour consoler sa mère de la fille perdue avant lui. Mais votre dada, c’est Œdipe. Vous admirez la manière dont Sophocle a écrit un exemple d’intégration transgénérationnelle sans jamais la nommer.

C’est vrai, le parcours d’Œdipe raconté par Sophocle dans ses tragédies est une illustration du genre. On parle toujours de l’oracle qui s’abat sur Laïos et Jocaste, les parents d’Œdipe, comme une malédiction divine, mais on oublie que, dans cette lignée, Agavé a déjà dévoré son enfant Penthée lors d’un rite bacchique où elle est prise de folie. Ce premier infanticide marque le début des crimes familiaux et ce n’est que lorsque Œdipe, qui s’est lui-même aveuglé, admettra sa faute et ira jusqu’à Colone où il est accueilli par Thésée, roi d’Athènes, que le traumatisme qui pèse sur la famille pourra être intégré et dépassé.

Ce qui est frappant dans votre approche, c’est que le simple fait de trouver l’origine du traumatisme et de la nommer semble suffire à guérir le descendant qui souffre des conséquences inconscientes de cet épisode. La parole a-t-elle vraiment cet effet magique?

D’abord, le livre résume les cas, donc il va très vite en besogne. En réalité, les personnes qui viennent me voir prennent parfois plusieurs mois pour y voir clair dans leur histoire familiale. Mais c’est vrai que la parole, qui donne un sens aux événements du passé, a un effet extrêmement puissant et libérateur. Le poète grec Pindare dit: «Deviens qui tu es, si tu le découvres!» Notre démarche est une démarche herméneutique, c’est-à-dire qui cherche, qui enquête, pour libérer le patient d’un poids qui ne lui appartient pas. Les résultats sont très impressionnants une fois que le passé peut être remis à sa juste place.

Intégrer ses héritages transgénérationnels, Thierry Gaillard, Ed. Ecodition, Genève, 2018

 

Publié mardi 27 novembre 2018 à 16:15.

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