Ils explorent leurs vies antérieures

Et si la clé de nos difficultés actuelles se trouvait dans nos existences passées ? C’est l’hypothèse, dérangeante, de la « karmathérapie », qui séduit de plus en plus de patients et de psys. Voyage à travers le temps.

Méthode : la karmathérapie

« Les paysages que j’aime – l’Irlande, ses brumes, ses collines – défilent sous mes yeux. Je vois une jeune femme rousse en larmes, ses vêtements laissent penser qu’elle vit au XIXe siècle. Elle avance sur un ponton avec l’intention de se noyer, rapporte Gaëlle, 47 ans, bibliothécaire, en séance d’hypnothérapie. Cette femme, c’est moi et simultanément ce n’est pas moi. Je fais pleinement corps avec elle, je sens sa douleur. » « Pourquoi veut-elle en finir ? » interroge sa thérapeute. « Son homme, un marin, a disparu en mer », répond Gaëlle. « Que peux-tu faire pour la sauver ? » demande à nouveau la psy. « Je vois un enfant qui court vers elle, le sien. À mesure qu’il approche, la jeune femme est de plus en plus heureuse. Elle a retrouvé une raison de vivre. » Ce jour-là, Gaëlle est sortie de chez sa thérapeute le coeur joyeux, elle aussi, et la tête pleine de rires d’enfant. Déprimée sans raison depuis la naissance de son fils, pourtant ardemment désiré, elle avait décidé d’entreprendre un travail de régression mentale fondé sur l’hypnose et la relaxation profonde. Une « karmathérapie » – c’est le terme utilisé par les thérapeutes – supposée faire voyager à travers les vies antérieures pour dénouer des difficultés actuelles. Certains disent voir se dérouler un film sous leurs yeux. D’autres sentent, plus qu’ils ne voient. La conscience reste lucide, elle flotte dans un état intermédiaire entre la veille et le rêve, proche du moment où nous sombrons dans le sommeil. L’esprit vagabonde librement à travers émotions, sensations et images mentales. « On n’est pas transporté d’un seul coup ailleurs, à une autre époque, précise Gaëlle. C’est comme un scénario qui s’écrit progressivement. En fait, on observe en touriste, en voyageur du temps. D’où la nécessité d’un bon guide. Mais après l’avoir expérimenté plusieurs fois, on peut le faire seul, chez soi, avec une musique relaxante pour se placer en état d’autohypnose. »

Y croire est enivrant et poétique

L’idée de vies antérieures revécues dans le cabinet d’un thérapeute ou dans son salon est assez déroutante. La raison nous dit : « Impossible. » Mais le rêveur en nous murmure : « Et si c’était vrai ? » « Y croire est enivrant et poétique, c’est une façon de vivre l’éternité », explique Sonia, 49 ans, attachée d’administration, qui, elle aussi, a fait appel à la karmathérapie pour venir à bout d’une anxiété rebelle. « Au lieu de décortiquer des symptômes issus de l’histoire familiale, je suis partie à la rencontre de “malédictions” multiséculaires et ça m’a fait du bien. Je me suis vue autre, métamorphosée, c’est ce qui m’a fait comprendre que je pouvais changer. » Quel réconfort aussi d’imaginer que, de vie en vie, nous allons croiser les êtres que nous aimons.

« Cette idée ne m’a pas soutenue à la mort de ma mère, avoue Jeanne, 32 ans, fleuriste. En revanche, avoir rencontré mon amoureux dans d’autres vies m’a apaisée et a renforcé notre lien. » L’amour plus fort que la mort… La curiosité grandissante des thérapeutes et des patients pour la régression dans les vies antérieures rejoint l’intérêt actuel pour le bouddhisme et les spiritualités orientales. Toutefois, elle est loin de ne concerner que des adeptes de la spiritualité ou des croyants. Des « matérialistes » affirmés n’hésitent pas à essayer. C’est que, face aux interrogations existentielles générées par la crise, elle rassure, en véhiculant l’idée que nous faisons partie d’un grand tout et que la mort n’est qu’une étape vers une nouvelle existence. Inutile pourtant de chercher un karmathérapeute dans l’annuaire. En France, la karmathérapie n’existe pas en tant que telle. Elle est pratiquée par des hypnothérapeutes ou des thérapeutes énergéticiens qui plongent leurs patients dans un état de relaxation profonde ou les invitent à méditer pour leur permettre de retrouver un lien moins conflictuel avec leur corps ou leurs émotions. Beaucoup d’entre eux ont découvert les vertus de la régression spatio-temporelle par hasard. Mima Salloum, énergéticienne, s’est aperçue un jour qu’elle saisissait mieux la problématique d’une patiente en la voyant jeune homme en habit du XVIIIe siècle. Parmi les précurseurs de cette façon de travailler, citons Patrick Drouot, physicien de formation, Gilles Guattari, Denise Desjardins, qui s’appuie sur le « lying », méthode qui consiste à creuser dans les couches les plus profondes du « subconscient », qui seraient encore imprégnées des restes de nos vies antérieures, ou encore Myriam Brousse ainsi que son élève France Lagneau, pour qui les souvenirs de nos vies passées seraient enregistrés dans nos cellules, en une sorte de « mémoire cellulaire ». Lise Bartoli, psychologue clinicienne, psychothérapeute et hypnothérapeute, utilise les régressions en s’appuyant sur l’idée jungienne d’inconscient collectif. Pour Jung, en effet, l’inconscient abrite les vestiges du passé le plus reculé de l’humanité et ses croyances ancestrales. En fait, de nombreux thérapeutes formés à l’hypnose pratiquent ces régressions sans oser l’annoncer, de peur de passer pour des charlatan

J’étais un guerrier indien

Aux États-Unis, en revanche – en Californie, surtout –, la karmathérapie ne choque plus personne. Depuis que Catherine, l’une de ses patientes, a décrit sous hypnose des scènes supposées avoir eu lieu au Proche-Orient il y a environ quatre mille ans, guérissant simultanément de ses phobies et de ses accès de panique, Brian Weiss, psychiatre et hypnothérapeute, l’utilise couramment. Au fil des années, il a entendu des hommes et des femmes parler des langues étrangères ou relater des faits qu’ils n’étaient pas censés connaître. La preuve selon lui de vies antérieures. Au départ, rien n’attirait dans cette approche ce psy orthodoxe ne croyant pas à la réincarnation. Aujourd’hui, il soutient que les scènes vécues sous hypnose sont des souvenirs d’existences passées qui déterminent nos symptômes et nos choix actuels. Pour le Dr Weiss, par exemple, si nous sommes irrésistiblement attirés par l’Irlande, les sables du désert ou les montagnes neigeuses, c’est probablement que nous y avons vécu. Les questions qui poussent les patients vers la karmathérapie sont identiques à celles qui les orientent vers une psychothérapie brève ou un atelier de développement personnel.

Salomé, 48 ans, cadre administratif, y a eu recours pour traiter ses accès de colère irrépressibles. Dans ce travail guidé par Patrick Drouot, elle s’est retrouvée dans la peau d’un guerrier mongol, ivre de rage après avoir perdu son meilleur ami dans une bataille. « J’ai pu revivre cette rage désespérée en toute sécurité, dans le cabinet thérapeutique. Et cette décharge émotionnelle m’a libérée de mes colères. » Quelques années plus tard, elle y a eu recours à nouveau, avec un hypnothérapeute, pour prendre une décision délicate : partir en province et donc s’éloigner de ses parents alors qu’elle est fi lle unique. « Cette fois, j’étais un guerrier indien hésitant entre s’enfuir ou se battre avec sa tribu. D’où culpabilité. Une traduction romancée de ma propre situation, en fait : j’avais mis le doigt sur un confl it de loyauté – continuer à me sacrifier pour les autres, la famille ou oser être un peu plus égoïste. Par la suite, ces problèmes de conscience ne m’ont plus tourmentée. » C’est pour tester le bien-fondé de ses choix professionnels que Jeanne, 38 ans, sage-femme, a régressé dans ses vies antérieures. « En trois séances, j’ai été un médecin, désespéré car son épouse était atteinte d’un mal incurable, puis un noble égyptien, pleurant son enfant mort faute de soins adaptés. Enfi n, dans la dernière séance, c’est ma thérapeute qui m’a vue en chamane, emprisonnée par un despote jaloux de ses secrets. Je me suis totalement appropriée cette vision, aussi, je résistais de toutes mes forces à ce tyran, consciente qu’il en ferait mauvais usage. »

J’ai tout oublié, mais des années plus tard…

Ses voyages sous hypnose ont permis à Jeanne de comprendre que son métier lui était cher et qu’elle devait persévérer même si la médecine pouvait être facteur de mort, et que sauver toutes les vies était impossible. Pour la psychanalyse classique, ces régressions sous hypnose sont des mises en scène de soi dont la fonction est de fournir du sens par une évasion hors du quotidien. Peu importe que nos conflits internes soient transposés en Chine, en Égypte dans l’Antiquité ou au Moyen Âge. « Ce sont des constructions psychiques permettant d’inventer des fins libératrices, pose Marie Corcel, psychothérapeute. Elles offrent une autre scène, un espace de transformation. » Et, rappelle la thérapeute : « Freud, à ses débuts, a utilisé l’hypnose. Avant de l’abandonner parce que les symptômes revenaient rapidement. » Pourtant, certaines expériences sont troublantes. « Je descendais une rue quand le vent a charrié une odeur de magnolia, se souvient Julia, 39 ans, éleveuse de chèvres. Aussitôt, je me suis sentie projetée dans une autre dimension, dédoublée. J’ai atterri en 1895 dans une maison de la Nouvelle-Orléans avec un grand magnolia dans le jardin. J’étais une vieille dame se déplaçant avec une canne. Je sentais la rigidité de son (mon ?) caractère, son (mon ?) désarroi, ses (mes ?) os douloureux, la texture de ses (mes ?) vêtements. Je m’appelais Anastasia, avec un patronyme commençant par S. Le tout a duré cinq ou six minutes. Et j’ai oublié. Mais voilà : des années plus tard, je me sens attirée vers une vieille brocante. Mes yeux se posent sur une canne. J’ai aussitôt reconnu celle d’Anastasia. Sur le pommeau étaient gravées ses initiales, A. S. » Simple coïncidence ?

Rencontrer notre ombre

Pour guider ses patients, Lise Bartoli analyse les archétypes – tels que Jung les a définis – qui leur collent à la peau. Il s’agit d’images primordiales, universelles, qui dirigent inconsciemment les comportements humains. Parmi les plus repérables : « l’infirmière » dévouée aux autres, « la nonne » qui consacre sa vie à la souffrance, « le guerrier » pour qui l’existence est un champ de bataille, « la victime » qui ne cesse de se plaindre, « le prisonnier » impuissant, dépendant des autres, « l’exclu » qui ne sait pas où est sa place ni à quoi il sert, « le roi » qui ne supporte pas de voir son autorité bafouée. « Nous avons tous été roi, reine, prisonnier, explique la psychologue. Nous sommes tous un peu guerrier, un peu infirmière, et nous nous plaçons souvent en position de victimes. Un assassin peut devenir un grand médecin. Rien n’est figé. C’est l’autre en nous que les régressions permettent d’explorer. Nous apprenons à faire avec nos ombres. Pour nous libérer de leur influence. » Il s’agit de revenir au passé, pour le quitter. Objectif réalisable à condition que le thérapeute s’interdise d’être trop directif, « car il risque d’induire des faux souvenirs qui n’appartiennent pas à la personne », précise Lise Bartoli.

Isabelle Taubes/ Modifié en mai 2018
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